Nous avons marché 4 mois à travers cette île fascinante, chaque mois étant le prétexte d'une étape entre deux grandes villes, points de ravitaillement et ponts de communication avec la France vers laquelle nous envoyions quelques nouvelles de notre cheminement, de nos difficultés et de nos fabuleuses rencontres. Le quotidien de la brousse malgache.
Voici réunis ces textes - écrits sur le vif, dans l'excitation de l'inconnu...
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ETAPE 1 : Fort-Dauphin – Tuléar
7 initiatives positives
400 km sur les pistes du Grand Sud
Dimanche 6 novembre. Sur le tarmac, la chaleur écrasante nous étouffe. Un petit avion vient de nous déposer à la cahute qui sert d’aéroport à la ville de Fort-Dauphin, à l’extrême sud-ouest de la Grande Ile. C’est au large de cette bourgade que notre héros, Robert Drury, a fait naufrage il y a 300 ans. C’est là même que nous décidons de nous lancer, au seuil de l’aventure. Au Vieux Fort Flacourt, nous errons sur les vestiges d’un temps qui n’est plus. La ville nonchalante semble somnoler, seuls quelques bateaux arrivés jusqu’ici donnent l’illusion d’une activité commerçante. La longue plage où s’égrainent des carcasses de bateaux, épaves laissées là à l’abandon, nous plonge dans le récit que Robert Drury nous fait de son naufrage tumultueux.
Nous partons à la recherche de Georges Heurtebize, un français que tout le monde connaît ici. Naufragé des temps modernes, il a lui-même débarqué dans la région en 1966, lors d’une mission en tant que géologue. Il n’en est jamais reparti. Il a en effet choisi de s’installer dans un tout petit village, planté au fin fond de la région de l’Androy, « la région des épines ». Grand connaisseur de l’épopée de Robert Drury, il est surtout devenu un spécialiste de cette région que nous nous apprêtons à traverser à pied. Avec passion, il nous transmet son amour pour les populations locales et toute son estime devant leur courage de survivre dans une nature si hostile : désertique, il n’y a quasiment jamais de pluies ; enclavée, les routes sont défoncées ; pauvre, rien ne pousse, seul le commerce de charbon de bois permet aux familles d’amasser quelques ariary. Georges nous fait l’honneur de nous accompagner jusqu’à Ambovombe, en passant par la réserve de Berenty où il nous fait une visite privée du musée qu’il a monté de toutes pièces, consacré à la région dont il est amoureux et ses habitants, les Antandroy. Une excellente façon pour nous d’appréhender le contexte et les enjeux du Grand Sud malgache, qui reste si méconnu, donc si mystérieux. Surtout l’occasion de nous faire une idée sur les problèmes qui sévissent ici, et par conséquent de rechercher les initiatives qui tentent de les résoudre. D’ailleurs, avant de quitter les sentiers battus, à Ambovombe, nous rencontrons une première initiative positive qui fonctionne très bien au local, OBJECTIF SUD, un système de micro-finance pour faire fleurir les petits commerces de produits de première nécessité et aider les paysans à investir dans les semences. C’est ici à Ambovombe que notre périple à pied débute. Pour chacune, 12 kg sur le dos, à quoi il faut bien ajouter 3l d’eau et quelques 800g de vivres. Tente, pharmacie, panneau solaire, réchaud à bois, matériel vidéo et photo, GPS et trois livres constituent le gros du chargement. Tout superflu a été banni ! Nous commençons la marche en empruntant les pistes sablonneuses du Grand Sud, des pistes où l’on s’enfonce et le soleil brûle. Très peu d’ombre dans cette savane aride où seuls les cactus et des épineux de mille sortes réussissent à pousser. Comme la nature le fait si bien, nous essayons de nous adapter. Nous comprenons vite qu’il est nécessaire de marcher très tôt - nous partons donc dès 5h – et nous dépensons avec parcimonie l’eau que nous transportons. Nous nous ravitaillons aux rares puits que nous croisons avec joie ; à défaut, les Antandroy ont toujours quelques gobelets d’eau à nous offrir pour remplir une bouteille. Pendant les longues heures de marche, nous ne sommes pas si bavardes – soit l’effort demande de la concentration, soit Paris est toujours dans nos têtes et mille idées tournent en accéléré dans nos esprits. Notre corps doit s’adapter à ce nouveau rythme de vie, mais aussi notre esprit qui doit se détacher de ce que l’on a mis entre parenthèses et qui doit s’ouvrir à ce que cette aventure lui propose. Quelques jours suffisent finalement à opérer cette mutation, et très vite, nous nous épanouissons au contact de l’inconnu. Des poèmes de Victor Hugo, que nous apprenons par cœur, viennent aussi nourrir nos pensées qui s’abreuvent des beautés de la nature, de la mer, des étoiles… Sur la route, nous rencontrons parfois beaucoup de monde -c’est jour de marché au village d’à côté, ou bien c’est le défilé de charrettes à zébus qui se rendent aux champs labourer dans l’attente de pluies improbables. D’autres jours, c’est quasiment le désert, pas âme qui vive. Soudain, l’apparition d’un jeune homme, guitare à la main sous ce soleil de plomb, nous prend totalement au dépourvu. Parfois, en traversant les villages, tous les enfants de l’école sortent en courant, occasion rêvée de grignoter quelques minutes de récréation, et nous accompagnent en chantant sur 1 ou 2 km. Souvent aussi, nous croisons des troupeaux de zébus et de chèvres sans gardiens, nous apercevons des silhouettes disparaître à l’horizon… que se passe-t-il ? Où sont-ils tous ? Nous ne voyons personne. Mais attention, dans la brousse, il ne faut pas se fier aux apparences, les yeux sont toujours là ! On nous racontera plus tard que la légende des « pakafu » est encore vivante dans ces terres profondes. Elle raconte que les blancs viennent arracher les cœurs pour les manger. C’est dire l’effroi que certains ressentent en voyant nos ombres défiler sur leurs chemins ! Malgré ces a priori qui ne facilitent pas le premier contact, nous avons toujours réussi à gagner la confiance des villageois par des gestes de paix et d’amitié, et communiquer avec eux lorsque nous décidions de passer la nuit ici ou là. En effet, sur notre carte, nous déterminons systématiquement le village où nous planterons notre tente. Quand on parle de village ici, c’est un ensemble de 4 ou 5 cases en bois, rien de plus. Pas l’ombre d’un bien de consommation, tout au plus quelques marmites, un plat et des cuillères. Pourtant, de leur rien, il en sortira toujours quelque chose pour nous, à nous offrir. C’est fou. Ce sera du manioc, un peu d’eau, ou bien du miel, ou bien un peu de bois qu’ils iront couper pour notre réchaud. Parfois, ils nous proposent même de grands piquets de bois pour monter notre tente. C’est alors un vrai spectacle quand nous la déballons et que nous leur montrons qu’elle tient toute seule. Beaucoup de sourires, d’échanges, beaucoup de curiosité à notre égard, de l’intérêt devant nos cartes géographiques, l’album-photo que nous avons emporté, devant nos bâtons télescopiques qu’ils prennent souvent pour des béquilles.
En quittant Ambovombe, nous avons marché jusqu’à Ambondro, où nous avons croisé Joshua qui tient avec dynamisme un petit CENTRE CULTUREL DE BROUSSE hors du commun. Ensuite, plein sud vers Antartarika et Faux-Cap, où nous avons vécu deux jours au CACTUS HOTEL que tient Marie Zela, une femme extraordinaire qui mène de front une dizaine d’activités, en plus de ses 14 enfants plus 4 adoptifs. Puis, des dizaines de kilomètres vers Marovato, Ambaniloloke, Lavanono, Sampeza, Zandroe et Besakoa… une succession de tous petits villages où nous avons planté notre tente, fait cuire notre riz au réchaud à bois, et dormi sous un ciel constellé d’étoiles. Puis, nous avons atteint l’oasis d’Ampanihy où nous avons sympathisé avec Eric Mallet, un passionné téméraire qui a relancé la confection du TAPIS MOHAIR, unique au monde. De là, quelques jours de marche au bord de la RN10 qui ressemble davantage à un chemin creusé par un bulldozer sous une pluie diluvienne ! Puis un long couloir forestier, une interminable ligne droite, qui nous mena jusqu’à la côte, un endroit paradisiaque aux baies étincelantes. En longeant cette côte, nous fêtons nos 400 premiers kilomètres et terminons notre étape en empruntant la pirogue à voile carrée des pêcheurs Vezo. Ici, à Tuléar, notre premier stop urbain, nous profitons de passer du temps avec des lumières d’espoir : le CINEMA TROPIC de l’ONG Bel Avenir, le micro-crédit VOLA MAHASOA et AQUALAB, le sauveur des concombres de mer. Demain matin, mercredi 7 décembre, l’aventure reprend. Nous sommes heureuses de retrouver la route.
ETAPE 2 : Tuléar - Fianarantsoa
5 projets d’espoir
« Battre à pied » (expression malgache)
plus de 430 km sur des sentiers de traverse
Mercredi 7 décembre. Nous quittons Tuléar, impatientes de découvrir de nouvelles initiatives. Ici, en quelques minutes, on passe du centre-ville urbain à la brousse profonde. Pas de transition. Replongeant vite dans l’aventure, tous les sens sont en éveil. Nous rentrons dans le pays des Bara. Ce peuple d’éleveurs, aux silhouettes grandes et minces enveloppées dans de longues couvertures râpées, pâtit de sa réputation guerrière. Le vol de zébu, qui fut traditionnellement une marque de mérite et de virilité avant tout mariage, leur vaut maintenant cette image de bandits et de sauvages « dahals ». Pourtant, notre contact avec eux est des plus sereins et nous ne ressentons en aucune manière la menace que fait planer une telle réputation. Notre route suit la direction de la Route Nationale 7, l’unique vraie route du pays, qui relie en transversale Tuléar à sa capitale, soit plus de 1000 km d’asphalte. Cette nationale sera pour nous comme un phare dans la mer. A chaque fois que nous la croisons, nous retrouvons le repère de la civilisation moderne. A chaque fois que nous la quittons, nous nous réjouissons de retrouver le règne de la nature. En distance, nous ne sommes jamais très loin de ce ruban de bitume ; pourtant, c’est un fossé qui sépare deux mondes. En quittant Tuléar, nous longeons la rivière Fiherenana qui serpente entre les montagnes. De gigantesques épingles à cheveux qui nous obligent souvent à braver les eaux. Il nous faut d’abord nous assurer que les caïmans ne traînent pas dans la zone, puis essayer de comprendre des villageois si le niveau d’eau et les courants ne représentent pas de dangers. A chaque passage, nous croisons quelques hommes pour nous aider et les plus valeureux portent nos sacs sur leurs épaules. Nous atteignons donc très vite de petits hameaux, coincés entre la rivière et la montagne… Behompy, Beantsy, Anjamala, Fotivolo, Belalitsy, autant de villages où nous sommes accueillies comme des invités longtemps attendus. La boussole nous aide à nous orienter car le sentier n’est pas vraiment tracé. Ce sont davantage les rencontres, fruits du hasard heureux, qui nous maintiennent sur la bonne route. Nous devons beaucoup aux paysans qui s’emploient à nous expliquer le chemin. Ils se lancent généralement dans d’interminables discours dont on ne comprend pas un mot.
La conversation s’achève toujours par le geste d’un bras tendu vers une direction approximative, que nous prenons pour cap ! Grâce à eux, nous avons réussi à atteindre les villages où nous comptions bivouaquer. La région – ne serait-ce que par la présence de l’eau – est beaucoup plus hospitalière que le Grand Sud, la végétation plus généreuse et luxuriante. Les premières plantations apparaissent, du maïs et quelques bananiers. Les maisons sont mieux construites, en terre rouge ou brune, et gagnent parfois un étage. Les gens sont moins apeurés, plus souriants. C’est en creusant un trou profond tout au bord de la rivière maronnasse que les femmes parviennent à trouver de l’eau limpide, le sable faisant son travail de filtrage naturel -c’est incroyable. Notre arrivée est toujours fête. Le village se rassemble autour de nous, des centaines d’yeux nous scrutent, des rires fusent de toutes parts. On nous offre de nous asseoir sur la natte traditionnelle et une conversation « gestuelle » s’installe très facilement. Les femmes, pilier de la cellule familiale, nous prennent systématiquement sous leurs ailes ; particulièrement curieuses, intéressées, impliquées, elles vont d’elles-mêmes balayer le terrain où nous voulons planter la tente, nous guider jusqu’à la source d’eau pour remplir les bouteilles, nous mener au ruisseau pour faire une toilette, nous apporter quelques patates douces pour compléter notre dîner… Quelques moments magiques, comme l’instant où notre album-photo est passé de mains en mains, chacun répétant à son voisin les commentaires qu’il avait reçus, ou bien comme le soir où les enfants se sont empressés autour de la tente et se sont mis à chanter puis danser dans des rires éclatants. De retour sur la RN7, nous avons emprunté un taxi-brousse sur quelques 160 km – comme nous l’avions prévu depuis Paris – pour éviter de traverser à pied la zone des mines de pierres précieuses. C’est une région sous haute tension, où la ruée des populations vers la fortune et son lot de désillusions n’ont apporté que violence, drogue et prostitution. La ville d’Ilakaka, en particulier, comme une verrue sur la route, a poussé en 1998 et ressemble plus à une poubelle qu’à une agglomération. Nous accédons alors aux portes du Parc de l’Isalo, un immense massif de grès, aux reflets ocre, verdâtres et orangés. Nous sillonnons pendant trois jours cet espace protégé aux airs de Grand Canyon. Nous y découvrons LES TOILES DE L’ISALO, un hôtel d’éco-tourisme, en tête-à-tête avec la nature. Nous traversons ensuite le plateau d’Horombe qui nous offre un spectacle d’horizons pelés et balayés par le vent, de villages sans vie et de paysages mornes et désolés. Une parenthèse très spéciale dans ce pays si réjouissant et accueillant. C’est alors que commence notre lente ascension dans les Hautes Terres du pays, où notre objectif est d’atteindre le massif de l’Andrigintra pour Noël. C’est une traversée magnifique qui nous conduit de vallée en vallée, découvrant toujours avec émerveillement les mêmes tableaux de rizières, symphonies de verts en cascade, dominés par des pics de plus en plus hauts et des villages accrochés à flanc de coteaux. Notre parcours est plein d’embûches par ici. Parfois, nous devons traverser des rizières où nous jouons les équilibristes entre les plants et les canaux d’irrigation, dont nous devons trouver l’issue comme dans un labyrinthe. D’autres fois, nous piochons notre chemin parmi une pléiade de sentiers qui s’enfoncent dans la montagne, nous devons souvent choisir celui dont la pente est la plus raide ! Nous commençons à croiser quelques villages animés d’un petit marché, d’écoles, de gargottes où nous achetons biscuits et sodas, le luxe ici ! Rien pourtant n’indique l’approche des fêtes, pas une guirlande ni un chant de Noël. Le paysage s’élargit, les sommets rendent la nature grandiose. Nous accrochons à nos sacs des guirlandes, un franc succès lorsque nous traversons les villages… Ambatosy, Ivily, Sakalalina, Kotipa, Lapay, Antambohobe, Volambita, Tanamarina, Morarano et achevons notre route en passant le dernier col pour redescendre dans la vallée du Tsaranoro. Nous atteignons là le campement Camp Catta de Christian, un fou d’escalade qui s’est installé dans cet endroit perdu au pied de falaises vertigineuses de plus de 800 m.
La nature est majestueuse en ces lieux et pour les fêtes, elle se déchaîne. La saison des pluies a bel et bien commencé, orages et pluies diluviennes sont maintenant quotidiennes. Nous y rencontrons EMILE, L’EDUCATEUR DE L’ECOLE VERTE qui promeut auprès des enfants (et de leurs parents) des techniques simples et naturelles pour intensifier le rendement des rizières de la vallée. Le soir de Noël, les villageois descendent à notre campement international. Les enfants, à la queue-leu-leu, drapés dans leurs couvertures pelées, reçoivent comme un saint sacrement une gaufrette et un bonbon, on est loin des montagnes de cadeaux. C’est pourtant une longue nuit de joie qui débute, l’esprit de la fête est là avec musique et chants. Nous poursuivons notre route en rentrant dans le pays des Betsileo, le peuple qui maîtrise le plus joliment la technique des rizières en terrasses. Des lignes qui semblent avoir été tracées par la main du Ciel. Les averses quotidiennes nous surprennent encore et c’est, sous des trombes d’eau, que nous courons parfois nous réfugier dans des maisons. C’est l’occasion de vivre de nouvelles expériences et de rentrer dans le cercle familial des ces tribus. Nous sommes toujours reçues avec chaleur et générosité, c’est avec émotion que nous partageons des plâtrées de riz, assises par terre parmi les 20 membres d’une même famille réunie pour le dîner. Au seuil de la forêt primaire, décimée par la culture sur brûlis et la coupe de bois de chauffe, nous nous enfonçons dans des régions beaucoup plus peuplées et trouvons plus aisément des compagnons de route le long du chemin. Nous touchons notre deuxième étape urbaine, Fianarantsoa, en ce 28 décembre ; après plus de 430 km à pied, nous sommes heureuses sous la pluie. Dans cette ville boueuse, nous continuons les rencontres passionnantes. C’est d’abord Pierrot Men, un célèbre photographe malgache, qui nous reçoit dans son laboratoire et nous guide vers des projets innovants de développement. Nous découvrons VOZAMA, où le frère Claude Fritz s’est engagé dans une démarche originale « qui conduit l’école à construire le village », puis L’EAU DE COCO, un nom sympathique qui cache un travail sérieux d’ateliers artisanaux au sein de communautés démunies et dans les prisons. Enfin, nous rendons hommage au FCER, un projet pionnier qui a mis le vétiver (une plante tropicale à longues racines) au service du rail, sur la voie de chemin de fer que nous empruntons dès demain matin, mardi 3 janvier, pour entamer notre 3ème étape de l’expé.
Etape 3 : Fianarantsoa – Antananarivo
5 projets d’espoir
De la mer aux Hautes Terres, une ascension de 330 km à pied
Mardi 3 janvier. Il est 7h, le train siffle et s’ébranle dans un bruit assourdissant. Quittant le pays Betsileo, nous traversons les forêts tropicales du peuple Tanala. Franchissant une impressionnante succession de ponts et de tunnels, le convoi avance dans de superbes paysages boisés pour atteindre la région de la banane. Là, à Manampatrana, nous faisons escale chez Claude du projet FCER, un fervent planteur de vétiver, cette plante aux mille vertus qui stabilise les sols et pérennise ainsi la réhabilitation de la ligne du chemin de fer. En marchant une journée le long de la voie ferrée, nous prenons conscience de l’importance économique encore cruciale qu’elle représente, en désenclavant la multitude de petits villages sur pilotis qui la bordent. Grâce à la complicité du machiniste, nous terminons le parcours à l’avant de la locomotive, les pieds dans le vide ; la voie continue sa descente dans une végétation luxuriante avant de rejoindre dans une apothéose de ravenalas et de palmiers la ville côtière de Manakara. La mer au bout des rails. C’est ici que reprend notre aventure pédestre. Le long de la côte, au cœur du pays Antaimoro, cap plein nord. Pendant quatre jours, nous suivons une petite route goudronnée qui sillonne à travers des collines verdoyantes, des rizières à perte de vue, des palmeraies à l’infini. Ce paysage tropical donne des airs de vacances ! Nous bivouaquons en bordure du chemin dans de petits villages qui nous réservent un accueil chaud, si caractéristique des peuples côtiers. Au terme de ce périple, ponctué d’averses soudaines par une chaleur étouffante, nous rejoignons la bourgade de Mananjary. Nous y découvrons le CATJA, le centre d’accueil et de transit des jumeaux abandonnés, qui lutte avec ferveur contre l’un des nombreux fadys (interdits culturels), héritage encore vivant d’une longue tradition de « tabous » chez ce peuple des Antambohoaka. Nous vivons aussi notre premier contact avec les communautés religieuses, très présentes dans la région. Plus loin, ces missions catholiques, détachées au plus profond de la brousse, nous offriront des haltes apaisantes le long du trajet. Des pères et des sœurs, qui consacrent leur vie aux plus démunis, vivant souvent dans un isolement total, nous recevront avec une hospitalité infaillible.
Nous quittons Mananjary à bord d’une pirogue pour parcourir quelques 90 km sur le mythique canal des Pangalanes. Construit sous la colonisation française, à quelques mètres à peine de la côte, il fut un chantier de grande envergure qui permit de relier artificiellement sur plus de 660 km un chapelet de lacs et de marais. Il constitue aujourd’hui le seul réseau navigable de l’est du pays, nerf central de l’économie côtière, café, vanille, poivre, girofles, épices… A Nosy Varika, nous quittons l’ambiance nonchalante de la côte pour débuter notre longue ascension vers les Hautes Terres. Sans en prendre conscience (il le vaut mieux !), nous nous engageons dans une traversée infernale. Près de 200 km de montées ! Nous sommes en pleine saison des pluies, et nul n’ignore les ravages que peuvent causer les averses torrentielles sur les pistes montagneuses de latérite… pourtant, nous ne verrons pas une goutte d’eau tomber. Le ciel est avec nous, nous marchons avec un anticyclone au-dessus de nos têtes ! C’est une chance inouïe qui nous permet de réaliser notre pari fou. Nous nous enfonçons donc dans l’arrière-pays d’une zone qui compte parmi les plus enclavées du pays. Ici, pas une route, pas un pont. Tout est transporté à dos d’homme, les chargements vont parfois jusqu’à 80 kg… Nous empruntons des passages qui coupent à travers monts et forêts humides, dédale de sentiers parmi les innombrables rizières dans une harmonie de verts, se confondant parfois avec le lit des ruisseaux… Bref, nous avons souvent l’impression de suivre une ligne imaginaire que devinent nos « guides » improvisés au hasard du chemin. Car la grande richesse de cette étape, c’est sans nul doute la rencontre. Même si nous sommes encore confrontées à la frayeur des enfants qui s’enfuient en hurlant à notre approche (!), nous sommes tant de fois accueillies, conseillées et accompagnées le long de la route. C’est comme une grande chaîne de solidarité qui se déploie à notre passage. L’espoir que nous glanons à travers les initiatives locales de développement dont nous sommes à l’affût, est très précieux. Mais l’espoir que nous ressentons auprès de ces villageois, est d’une toute autre ampleur. Leur gentillesse, leur attention, leur confiance, leur grand cœur, leur courage, leur tendresse aussi, portent nos pas. Le peuple malgache, celui qui est attaché à sa terre, est un brasier d’espérance, une semence d’espoir pour demain. Mélange d’humilité et de dignité. Chaque jour, nous récoltons ces signes comme des promesses, et souvent, nous sommes submergées par l’émotion. C’est ce sentiment très profond qui nous donne foi en cette aventure et nous fait avancer… … car la route est terrible. Les pieds, les jambes, le dos, les épaules souffrent. Des côtes abruptes se succèdent, l’horizon est à la verticale ! Il fait une chaleur humide infernale, le soleil accablant ne nous laisse aucun répit. Nous arrivons dans les villages à bout de forces, unissant la douleur et l’exaltation du dépassement de soi. Néanmoins, un soir, nous ne parvenons pas à atteindre de village et à la nuit tombante, nous sommes bien obligées de poser notre tente. La